Aribo – Chronique

loys et matéo au divan du monde

Loys et Matéo au divan du monde en 2010

Loÿs et Matéo au Divan du Monde en 2010Vous savez, parfois, vous mangez un morceau dans un bar ou vous prenez un verre avec des amis, ou encore vous savez qu’il y a un concert ce soir dans une salle et vous êtes passé à tout hasard. Ou bien, l’un des musiciens est un ami, alors vous êtes là, portant alternativement à votre bouche le goulot d’une bouteille, le cul d’une cigarette, une demi cacahuète graisseuse, pour patienter paresseusement. Puis il y aura ce groupe qui s’installera, entamera ses titres. Souvent ils joueront bien, c’est la moindre des choses, il y aura de ci de là un ou deux trucs qui vous séduiront dans les textes. Vous applaudirez poliment, il pourra y avoir un semblant d’enthousiasme. Vous féliciterez votre pote en prenant une bière avec lui, une fois la musique tue. C’est pas mal, oui, vous trouverez ça pas mal, vous aurez passé une bonne soirée, et vous rentrerez chez vous et vous oublierez tout ça.

Mais si par malheur les inconnus (plus pour longtemps) qui se présentent devant vous sont le chaman et le diable de l’hydre à deux têtes Aribo, apprêtez vous à avaler de travers, à laisser refroidir les plats, et à ouvrir grand yeux et oreilles pour rejoindre le cortège de joyeux damnés qui défile au gré des histoires proposées, pour vous laisser transporter au cœur des univers poétiques où les puissantes évocations sonores, vocales et musicales vous conduiront.

Ce n’est pas un conseil que je vous donne, c’est la description de ce qui vous arrivera malgré vous : vous serez happés. Vous aurez beau vous accrocher à la table, la nappe glissera brutalement, les verres voleront, les cendriers éclateront sur le sol et tout sera emporté et vous avec.

J’en ai vu des visages rieurs, préoccupés d’eux mêmes, en pleine danse du ventre devant leur proie consentante, des bons vivants, bâfrant comme des tigres du Bengale, s’abreuvant à des choppes énormes, des blasés de la scène musicale, des fanatiques de tel ou tel genre – cochon qui s’en dédit, j’en ai vu de ces sourires qui se figent soudain, de ces bouches qui s’ouvrent, de ces conversations qui s’arrêtent, de ces têtes qui se tournent, stupéfaites, vers les deux gars qui d’un coup d’intro (Bonsoir, c’est Aribo !) suivi de « Sunday sunshine » viennent de frapper fort au creux des estomacs, empoignant les tripes à pleines mains pour ne plus les lâcher. Il faut dire que jusqu’à ce moment, le public n’avait jamais entendu ça. D’où est-ce que ça peut bien sortir ? Comme souvent lorsqu’ils s’agit d’artistes d’exception, il n’y a pas de genre dans lequel classer cela, c’est Aribo.

Deux jeunes hommes ont rejoint d’un pas nonchalant la scène confortable ou l’étroit réduit où l’on sait que doit se produire un groupe, et vous les avez à peine remarqué. Du coin de l’œil peut-être aurez vous perçu que l’un sourit perpétuellement, que l’autre tourne et vire comme un lion en cage.

Et tout d’un coup résonne dans vos êtres, des réminiscences d’invocations tribales, de dépression chronique, de balades médiévales, de souffrance incompréhensible, de sensualité orientale et d’une nuit au poste ; et sous la peau vibre l’héritage millénaire de sorciers archaïques, de guerriers-chasseurs et celui des poètes malades d’avoir trop bien percés à jour leurs semblables.

Avec les premiers mots de Loys, le chaman, scandés librement, hachés menus ou tendrement murmurés, se lèvent les ancêtres, les pendus et les spectres, et l’indolence en nous fait brutalement place à la pleine conscience de l’essence de la vie, de la terre et du ciel, de l’amour d’une femme et du grain de sable, du recommencement, de la grandeur et de la chute. On a envie d’être sérieux, ça grince et ça remue de sales quarts d’heure dans des coins de mémoire, mais les mots sont trop beaux et les cassures de rythmes, les solos, les rifs du diable Matéo finissent par nous remplir d’une joie contre-nature.

Transcender l’éternelle souffrance engendrée par la vie incurable, à l’issue certaine, voilà le tour de force. A entendre Aribo, on pourrait penser que ces tout jeunes hommes émergent d’un long chemin spirituel. Un chemin tout proche de l’Eveil, ou joie et tristesse se fondent en pure exaltation.

Loys et Matéo ne veulent pas être, ils sont. Ils ne jouent pas, ils incarnent. Aucun effet, pas d’artifice, pas de clin d’œil, références invisibles. Tout chez Aribo a la beauté du minerai brut, d’une cascade d’eau glacée sur la rocaille, d’une toile de lin blanc séchant au soleil, du bruit des os qui cassent sous les dents d’une harde de félins, d’une coulée de lave incandescente, d’une source chaude des haut-fonds, du son de la viande que des rapaces déchirent, du baiser d’une mère à son enfant, d’une « petite goutte » de sang coulant le long d’une joue blanche.

Cette simplicité, cette pleine présence au cœur de l’essentiel – nullement le fruit d’une recherche mais celui de la Grâce, se retrouve dans les titres : Le mur, Petite goutte, La lune, Quarante années, Je dors tranquille, Le petit cheval, Dieu, Danse avec moi, Sunday sunshine, On est tous des cons, Rouge, Supa Sta, Les innocents ont les mains sales, Le Shetan, Les marionnettes, La police, Cœur naïf, Petite blonde, Sur la route, Les ambulances. Je suis sûr que ces deux-là se passeraient volontiers des titres. Tout dans leur musique révèle leur liberté absolue par rapport aux conventions rythmiques, aux carcans des genres, aux us de présentation. Matéo, compositeur hors du commun, excellent guitariste, est un animal sensuel qui fait tout à l’instinct. Loys, auteur-compositeur, est un poète. Je m’arrête sur ce mot, pour qu’il pèse bien son poids : poète. Comme il y en a très peu. De ceux qui ont traversé la glace pour atteindre « par delà le Bien et le Mal » les champs sacrés où bat le pouls du cosmos. Ce chanteur cherche à vous toucher au plus profond, en utilisant une scansion très particulière, accélérant, stoppant net, frappant coup par coup, quittant la ligne musicale pour la rejoindre en un accord dissonant à dessein. Les mélodies sont recherchées, rarement dans les accords majeurs, elles sont belles et nobles. Les paroles sont un régal : « quand je vois vos bonheurs, je salive » (Quarante années), « et moi je dors – tranquille – à l’envers du décor, caché – au pied – de ma croix de bois » (Je dors tranquille), « vos voix je ne les entends pas, vos rois je les distingue pas », « un paquet de laquais – en kaki dans l’maquis, un paquet de laquais – en train de laquer – leur fusil » (La lune)… La chanson du Shetan est diabolique, Danse avec moi, souvent jouée en fin de concert, vous transportera au cœur d’une cérémonie chamanique, d’une transe vaudou, autour d’un totem iroquois, ou d’un feu de pirates, l’évocation est assez vaste pour que vous choisissiez vous-même tribu et forêt. Sunday sunshine est recommandée aux suicidaires, à condition qu’ils restent pour écouter les titres suivants.

Je vous préviens, lorsqu’il se dressera devant vous, armé du chant des sirènes de Matéo, ce ne sera pas seulement pour vous faire passer un agréable moment, ce sera pour vous retourner.

Il y a chez Aribo noirceur gaie, compassion, rage transcendée, dérision, fusionnant en une vraie exaltation dont je parie qu’elle vous emportera. Il y a ce que l’on ressent à la lecture de certain texte de Rimbaud, devant certain paysage au détour d’un col, à l’écoute de certain chant de Brel, ou des longues trompes d’or des moines de Lhassa : un peu de cette pulsation de l’Univers, inhumaine et éternelle, qui nous traverse tous.

J’ai compris ce qui d’emblée chez eux, m’a paru exceptionnel. Les Aribo sont l’une des quelques rares antennes par lesquelles passent ces battements cosmiques, limpides, pour se résoudre dans un grand éclair d’énergie, aux effets bénéfiques et durables sur votre santé.

Jean-Christophe Issartier, 2006